... & je me dis
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Nina Rendulic : re-presentations / ig-re

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C’est ici que la voie est libre pour les rêves.

 

Tu penses à quoi quand tu penses à moi ?

 

Tsvétaïeva à Rilke

Saint-Gilles, 14 juin 1926.

Ecoute-moi, Rainer, que d’emblée tu le saches. Je suis mauvaise. Boris est bon. Et, à cause de ma mauvaiseté, je me suis tue – rien que ces phrases sur ton russisme, mon germanisme, etc. Et cette plainte, soudain : « Pourquoi m’exclues-tu ? Je l’aime autant que toi. »

Ce que j’ai ressenti ? Du remords ? Non. Jamais. Rien. En guise de sentiment, un acte. Je lui a recopié et envoyé tes deux premières lettres. Que pouvais-je faire de plus ? Oh ! je suis mauvaise, Rainer, je ne veux pas de confident, serait-ce Dieu lui-même.

Je suis nombreuse, comprends-tu ? Innombrable, peut-être ! (Foule insatiable !) Nul n’y doit rien savoir de l’autre, ou c’est le trouble. Quand je suis avec mon fils, celui (celle ?), non : cela qui t’écrit et qui t’aime n’a pas le droit d’être de la partie. Quand je suis avec toi – etc. Exclusion et forclusion. Même en moi, je ne veux pas de confident – pas seulement autour de moi. C’est pourquoi je suis mensongère dans la vie (c’est-à-dire fermée et, si l’on me force à parler, mensongère), bien que dans une autre vie, je passe pour véridique, et le sois. Je suis incapable de partager.

J’ai partagé pourtant (c’était deux, trois jours avant ta lettre). Non, Rainer, je ne suis pas mensongère, je suis trop véridique. Pour peu que je jette là-dessus les mots simples, licites : correspondance, amitié, tout irait bien ! Mais je sais que tu ne signifies ni correspondance, ni amitié. Dans la vie des autres, je veux être ce qui ne fait pas mal, c’est pourquoi je mens – à tous, sauf à moi-même.

Toute ma vie dans une situation fausse. « Car je suis mensongère, où je suis étrangère. » Mensongère, Rainer, pas menteuse !

Quand je mets les bras autour du cou d’un ami, c’est naturel : quand je le raconte, ça ne l’est plus (même pour moi !). Et quand j’en fais un poème, cela redevient naturel. Donc, l’acte et le poème me donnent raison. L’entre-deux me condamne. C’est l’entre-deux qui est mensonge, pas moi. Quand je rapporte la vérité (le bras autour du cou), c’est un mensonge. Quand je la tais, c’est la vérité.

Un droit intime au secret. Cela ne regarde personne même pas le cou autour duquel j’ai noué mes bras. C’est mon affaire. Et songe avec cela que je suis une femme, mariée, des enfants, etc.

Renoncer ? Ah ! ce n’est jamais assez urgent pour en valoir la peine. Je ne renonce que trop facilement. Au contraire, quand je fais un geste, je me réjouis de pouvoir encore faire un geste. Mes mains veulent si rarement !