Étape 7 : « l’attente »

Étape 7 : « l’attente »

 
 

Incident en cours. Merci de patienter. Je ne peux plus t’écrire. Se superposent les strates d’une mémoire défaillante en noir et blanc, à différents degrés d’opacité. Je mange une glace en robe blanche assise sur les escaliers du kiosque, les jambes écartées. Une photographie de famille. J’oublie ce que j’ai dit hier ou la veille. Les images. L’attente. La nuit je crie quand je dors. Je me réveille et je crie encore. Claque la porte là où il n’y a pas de portes. Un courant d’air. Une autre possibilité de porte. La nuit j’attends les images d’une vie que je ne me permets pas. Tu vois ce que je veux dire ? Je me demande si, au-delà des mots, les choses auraient le même goût moiteur odeur cadence. Espérance de vie. Je m’enferme dans les toilettes publiques il y a de l’eau sur le carrelage et les murs en béton et je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas seule. Pourquoi je suis ailleurs. L’espace derrière l’espace où il n’y a pas de portes est large et noir au milieu. Peur de se perdre. Une autre photographie de famille. Je suis parmi ceux qui sont depuis longtemps déjà morts. Ils se sourient. C’est cela, l’oubli, le manque de couleurs ? L’attente. Délicieuse car chargée : l’espoir comme la raison d’être. La prochaine fois je me glisserai un tissu au fond de la gorge pour ne plus crier. Un délicat mouchoir en dentelle. La dernière photographie de famille. Le bruit cristallin lorsqu’une bille en verre en cogne une autre. Si tu aimes les billes je t’aime. D’autres mondes. D’autres gens. D’autres histoires. La même attente.

Je suis calme aujourd’hui. Tu vois, je suis imperturbable. Im-per-tur-ba-ble. Je les aime, tes billes en verre, niña. Mais… c’est trop simpliste. As-tu pensé à la chair du temps qui passe ? Et qui colle à tous ceux que j’effleure que je regarde à qui je parle avec qui je couche quand tu es absente ? Nous ne sommes pas seuls, niña. Le temps se décompose car tu es ailleurs tu parles mais tu es loin tu parles mais tu n’es pas dans tes mots ici et maintenant et avec moi. Tu ne sais pas ce que tu veux. C’est bien. C’est rassurant, aussi. Ça me laisse du temps. Tu portes en toi une image de qui tu es de qui je suis mais nous ne sommes pas des marionnettes, niña. Loin, très loin de tes mots, sais-tu qui je suis ? Veux-tu vraiment prendre le risque ? Tu te caches. Et moi, je ne peux pas voler tes yeux pour regarder le monde. Il y a ce que l’on voit. Il y a ce que ça est. Tu attends. Au bord du gouffre. Tu me demandes d’agir. Mais saute, niña, saute, merde ! Tais-toi regarde-moi et saute. Tu dois sauter. Je te suivrai, peut-être. Mais… le temps passe et me colle à la peau. Et tu es seule. Quand je t’imagine il n’y a rien. Tu es mon mot préféré. C’est peut-être un rêve sans issue. Immobile, je pense encore à l’autre hémisphère et le linge qui sèche sur une corde entre deux maisons avec vue sur mer. Tu ne connais rien.

J’ai besoin du large, niña… J’ai besoin de réfléchir.