Sur la fin

cette nuit

ils ont décidé de la mettre dans une maison de retraite

mettre

Je me réveille et il pleut encore sur les toits et le temps (ce temps qui

n’existe plus).

Je dois prendre une douche.

Des gouttes de pluie descendent le long de ma colonne vertébrale dans

le lit blanc.

Odeur acide de la peur.

leur décision est prise, ils partent vers le soleil de l’hiver

et elle, mise, elle, qui n’existe plus, ou si peu, elle qui s’éteint, je l’observe elle, elle est loin, je suis loin, elle éloigne ses bras de son corps pour caresser ses repères, en vain, une dernière fois

 
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des mots invisibles sortent de sa bouche rouge

écarlate vermeil carmin pourpre

comment peut-on mourir alors qu’on est encore vivant? elle s’acharne et insiste, dans son sac en vinyle léopard elle fourre un vase en porcelaine blanc à petites roses roses, une cloche, un collier de perles, une plante, elle arrache des rideaux, colle sa joue contre l’armoire alt deutsch (vendue en 1993 pour les deutschemark avec lesquels on a acheté du pain et du lait), et pleure des larmes en cristal

Je ne sais pas, Nana. Comment peut-on… être vivant…

Loin d’elle, l’odeur du café et de l’orage. Silence.

Caractère de phénomènes inaccessibles.

Il faut que je l’appelle.

 
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ils lui arrachent son sac. là où elle va elle n’en a pas besoin. ils la précipitent, enfin, à tourner le dos à sa mémoire. elle sera une poupée et sous ses paupières aux longs cils noirs on devinera le bleu nuit des rires de son enfance

elle se laisse faire. c’est la fin.

Je me regarde dans les yeux. Je la cherche. Reviens. Reviens.

Les cloches sonnent midi.

Je me demande si la pluie altère les fréquences du chant

des champs de blé.

 
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avant de partir, elle me regarde, elle murmure : là où je vais, apporte-moi deux grands draps jaunes. j’en ferai mon linceul.