Hyères 2018 : après le 33e Festival International de mode, de photographie et d'accessoires de mode

Hyères 2018 : après le 33e Festival International de mode, de photographie et d'accessoires de mode

Cela fait trente-trois ans que le Festival de Hyères, des hauteurs sauvages et magiques de la villa Noailles, salue l'imagination de jeunes photographes et créateurs de mode : à l'image de l'effervescence de ces rencontres, un doux réveil de printemps pour cette petite ville, point le plus septentrional de la Côte d'Azur.

 
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Oeuvre de l'architecte Robert Mallet-Stevens (1923-1925), la villa Noailles, remarquable témoin de l’architecture moderniste, fut, jusqu’aux années 1960, la demeure de Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes et amoureux d’art. Ses murs ont vu défiler des étoiles de l'avant-garde : Man Ray, Cocteau et Bunuel y tournent des films surréalistes, Giacometti, Cocteau, Picasso et Dali y séjournent, et de ce foisonnement artistique la villa gardera des traces bien après être tombée dans l'oubli. Restauré après une longue période de détérioration, l'édifice fut transformé en centre d’arts en 2003 et accueille, aujourd'hui, tout au long de l'année, des manifestations autour de l'architecture, du design, de la mode et de la photographie.

Le printemps installé, dans les rues étroites de Hyères et tout autour de la villa se fait sentir une agitation singulière, parfaitement en contraste avec la routine doucement somnolente de la ville : les figures sveltes de mannequins sortent de la gare TGV, les voitures de luxe aux vitres opaques transportent des stars vers des pistes de mode installées dans les vieux salins, de jeunes aficionados de photographie, bouteille d'eau et appareil photo à la main, arpentent l’imposant parc Saint Bernard pour atteindre la villa, de nombreux bénévoles s'occupent des derniers arrangements avant que ne soient lancés les quatre jours annuels où Hyères vit au rythme de la mode et de la photographie.

Ainsi, le 33e Festival International de mode, de photographie et d'accessoires de mode, qui s'est déroulé du 26 au 30 avril, garde, comme des éditions antérieures, toute la grâce de l'étonnement entraîné par le contraste entre la tradition du terroir méditerranéen et le bling-bling de la haute couture parisienne. Tous les ans, deux têtes d'affiche sont désignés présidents de jury respectivement pour les concours mode et photographie : cette année, il s'agissait de Haider Ackermann et Bettina Rheims. Ainsi, outre les expositions des dix finalistes du concours photo et accessoires de mode, ouvertes au public jusqu'au 27 mai, ainsi que les divers événements et défilés des dix jeunes créateurs, carte blanche est donnée aux présidents des jurys pour proposer une installation dans l'espace de la villa Noailles. Retour sur quelques impressions de l'édition actuelle...

Une recherche photographique

Baignées par la lumière du sud, les salles au sous-sol de la villa Noailles accueillent les oeuvres des dix finalistes du concours. La cuvée 2018 se rencontre, principalement, autour du portrait. Ainsi, la Finlandaise Sanna Lehto (Prix du public de la ville de Hyères), dans sa série Morphologies, se sert de visages, immobiles et aux yeux fermés, comme canevas sur lesquels elle dispose son herbier : des fleurs sauvages, des feuilles, et une substance étrange, visqueuse, on pense au miel, mais aussi, non pas sans une certaine frayeur, à la décomposition naturelle des éléments, contraste fort avec l'immobilité des personnages et la plasticité du cadrage.

 
 

Très à l'aise en studio, la Française Allyssa Heuze dans sa série Oï flirte avec un érotisme déconstruit, subconscient, qui s'interprète dans la personnification des objets mis en scène, objets du quotidien qui prennent ici une nouvelle allure, dans la perception ludique de la sexualité.

 
 

Dans les nuances d'un gris argenté rappelant les anciens négatifs sur plaques de verre, Pascale Arnaud dépeint les jeunes filles à l'aube de l'âge adulte : on devine leur fragilité derrière la fragmentation du cadrage serré, on cherche à connaître leurs rêves au-delà des lignes courbées qui annoncent les femmes en devenir, on s'identifie à elles, qui sont notre passé, et aussi l'avenir...

 
 

Le Grand prix du jury pour la photographie a été, cette année, attribué à l'Américaine Eva O'Leary pour sa série Spitting Image. Les portraits vibrants de cinq adolescentes, hauts en couleurs sous fond bleu pétrole, avec un cadrage serré, visent à montrer ce que ces jeunes femmes voient lorsqu'elles se regardent dans un miroir : des expressions qui se cherchent encore, un style qui reste à s'affirmer, des imperfections, mais aussi des rêves et une volonté d'apprendre qui elles sont. Des représentations aussi singulières que complexes et un humanisme bienveillant ressortent de ces images dont l'esthétique sublime le message politique qu'elles portent.

 
 Eva O'Leary : Spitting Image

Eva O'Leary : Spitting Image

 

Des déambulations esthétiques

À l'image des deux présidents de jurys, deux autres temps forts lors de cette édition du Festival, deux interventions in situ que rehausse la morphologie étonnante et épurée de la villa Noailles. Sur le terrain de squash, Bettina Rheims se rappelle son temps à Los Angeles dans les années 1990 et la collaboration avec Bill Mullen, directeur de mode dans le magazine Details. De cette rencontre sont nées des photographies osées, pétillantes et radieuses dont la mise en scène qui flirte avec les lieux communs de la fiction et les couleurs saturées vibre en unisson avec l'étrangeté du lieu qui les accueille.

 
 

Devant le terrain de squash une grande terrasse rectangulaire, blanche, avec la vue qui se jette jusqu'à la mer à cinq kilomètres, et des paroles de Leonard Cohen viennent nous caresser les sens : A Thousand Kisses Deep, le poème, récité au son du piano, paisiblement et en boucle. Se dévoile alors une grande piscine couverte, en béton blanc et verre, qui accueille, sur le plateau recouvrant la cavité, l'installation A Vanishing Act de Haider Ackermann, son hommage à la pérennité pourtant éphémère de la mode, sa force et sa fragilité. On sillonne parmi les silhouettes blanches et épurées de mannequins en bois et tissu, formes éthérées revêtues de créations imaginées par des créateurs ayant inspiré et influencé Ackermann (de Madame Grès à Azzedine Alaïa) et coiffées par le maître du baroque japonais Katsuya Kamo.

 
 

Au-delà de la haute couture, au-delà des défilés, des concours, des apparences, une simplicité étonnante surgit à Hyères, au Festival : parmi ces formes étranges et les sons sublimes de Cohen, au milieu des photographies multiples, dans cet espace de création pourtant ouvert à la nature, à la brise marine qui joue avec les narines et les vêtements et donne vie aux poupées en bois, il y a ici, dans cette villa, cette maison, l'empreinte d'un temps arrêté, une influence carnavalesque, vénitienne. Qui porte le masque, les mannequins ou ceux qui passent? Qui sont-ils, ces observateurs qui se cachent derrière les poupées animées et immobiles, dans les méandres des petites salles au sous-sol et d'où viennent-ils? Des touristes s'étant introduits dans la villa par hasard, des organisateurs-bénévoles, des artistes, aussi, peut-être?

Le soleil hyérois brûle sur les parois blanches de la villa, sur la pelouse aux chaises longues, et rend l'ensemble du Festival fantasmagorique, presque. Il y a ici une mixité bienveillante, qui se reflète dans les détails, la liberté presque désuète, contraire à un lieu-musée, aucun contrôle de sécurité, aucune caisse, plusieurs entrées, libres, et des luxes simples, réfléchis, des cartes postales que l'on emporte, devant l'oeuvre de chaque artiste, avec image et coordonnées au dos, ou des explications de guides-bénévoles, discrets, au seuil de chaque salle. Enfin, un sentiment d'harmonie : venus pour des raisons différentes, nous nous unissons pourtant tous dans ce bel espace le temps d'un interlude, le printemps mûr, et nous savourons l'art, la vie.