Rodin sous l'oeil du photographe : un certain regard

Rodin sous l'oeil du photographe : un certain regard

Pour commémorer le centenaire de la mort du sculpteur, du 13 janvier au 15 avril 2018 le Musée des Beaux-Arts d'Orléans, en partenariat avec le musée Rodin, propose une exposition-dialogue entre les sculptures de Rodin et le regard que pose sur elles le photographe Emmanuel Berry. Un pari osé, des étincelles, mais...

 
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Pendant des années, le Musée des Beaux-Arts d'Orléans somnolait dans la vacuité des immenses salles mal éclairées, oubliant peu à peu ses visiteurs, qui ont fini par l'oublier. Et si sa collection permanente figure parmi l'une des plus riches en France, avec notamment de la peinture flamande, italienne et française du 15e au 20e siècle, une impressionnante collection de pastels et des milliers de dessins et d'estampes, le musée orléanais souffrait d'un manque de vision et d'une programmation quasi-inexistante.

L'arrivée, en décembre 2015, d'Olivia Voisin à la direction des musées d'Orléans marque le début d'une nouvelle époque pour les arts visuels dans la cité johannique. La jeune conservatrice cherche à "abattre les murs", à redonner l'éclat aux salles poussiéreuses et à repenser une stratégie de communication qui ferait revenir le public au musée. Parmi les grands chantiers actuels, une transformation complète du parcours et de la scénographie prévue pour 2020, avec une première étape accomplie - réouverture récente de l'imposante salle des grands formats. Aussi, le Musée des Beaux-Arts d'Orléans s'implique désormais avec un nouvel essor dans la vie culturelle orléanaise, avec une volonté d'accueillir des rencontres, des débats et des expositions temporaires. La dernière en date, à l'affiche jusqu'au 15 avril, "Rodin sous l'oeil du photographe", un dialogue entre les sculptures du maître et ses représentations en images.

 
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Un parcours, des questions

Dans le calme du sous-sol du musée orléanais plusieurs salles à la scénographie méticuleuse accueillent une vingtaine de plâtres et bronzes de Rodin et quelques 70 photographies, principalement d'Emmanuel Berry (né en 1971) mais aussi d'Eugène Druet et de Jacques-Ernest Bulloz, contemporains du sculpteur. Un parcours assez imposant, statues de Rodin au milieu des pièces sous les cloches carrées en verre, murs aux couleurs pastel (vieux rose, beige, vin rouge, vert émeraude), une belle présentation typographique de textes sur les murs avec des citations de Rodin. Si le choix des couleurs, plaisantes au regard, est harmonieux, on pourrait se demander pourquoi ne pas avoir privilégié la sobriété - du blanc, ou même du noir avec un bon éclairage auraient pu davantage faire ressortir la force des images monochromes et les détails dans les volumes des sculptures.

Le parcours de l'exposition est thématique : du Balzac, du Hugo, des mains, des femmes, Masque de Hanako, Méditation sans bras, du baiser, des saints... Des leitmotivs de l'oeuvre du sculpteur que le photographe a saisis lors de sa résidence d'un an à Meudon, dans les réserves de l'atelier de Rodin. Ce morcèlement des thèmes de prédilection de Rodin peut troubler l'oeil du spectateur. Ainsi, une interrogation qui surgit au fil des regards : qu'est-ce qu'on regarde? Est-ce l'oeuvre de Rodin? Les photographies de Berry? Est-ce la réinterprétation par Berry de Rodin? La contextualisation historique des regards sur Rodin? Le tout à la fois? C'est le manque, il me semble, d'une direction claire qui pèse sur cet accrochage : à force de vouloir tout montrer, le tout devient obscur, impénétrable, et le dialogue aussi bien pensé entre les volumes et les regards disparaît dans une superposition des échos à une seule voix...

 
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Une voix qui (em)porte

Berry est merveilleux quand il montre ce qui n'est pas - dans ses travaux photographiques sur Auschwitz et l'hôpital psychiatrique d'Auxerre, et dans ses Rodin qui sortent du cadre (La Méditation (sans bras)), un émerveillement pour les détails, une narrativité qui se renouvelle à chaque nouveau regard. Or, majoritairement, les photographies présentes à l'exposition, aussi réussies soient-elles techniquement, n'arrivent pas à ouvrir un espace suffisant pour une interprétation personnelle. Ce qui est montré, ce sont les photographies des sculptures de Rodin, c'est insuffisant et c'est dommage, car avec ses clairs-obscurs et ses tirages argentiques sur du papier baryté, si doux au regard, Berry aurait pu nous emmener beaucoup plus loin, dans les lieux de ses propres rêveries de formes, et jusqu'à son Rodin, qui ne serait pas seulement le miroir du Rodin.

Ainsi, un cadrage plus serré, peut-être, les regards qui morcèlent - posés sur les mains, sur les corps, sur les regards sculptés, une généralisation - et pourquoi pas anonymisation - de modèles, leur réduction à ce qu'ils montrent, à l'essentiel, aux traits, aux émotions, aurait pu, me semble-t-il, être plus percutante. Une représentation qui s'éloigne des identités et s'approche des formes, qui sort du cadre, ne montre pas tout mais laisse à deviner, à désirer... C'est ainsi qu'un dialogue juste entre artistes aurait pu avoir lieu, dialogue ou les deux voix se seraient emmêlées sans que ça soit l'une qui l'emporte sur l'autre.

 
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Enfin, il me semble que la délicatesse du regard sur les oeuvres d'art et le mystère qui les entoure, et qui ouvre la voie à des interprétations personnelles, ne devrait jamais être tributaire de la gloire de leur créateur. Que ça soit Rodin, Berry, ou un auteur anonyme, la joie d'exposer se doit d'être plus forte que l'appréhension de ne pas être à la hauteur des stars : car à force de vouloir montrer tout, on finit par montrer trop, et on ne voit plus les regards qui s'interrogent...

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"Rodin - Sous l'oeil du photographe (Emmanuel Berry)"

13 janvier - 15 avril 2018

Musée des Beaux-Arts d'Orléans, Place Sainte Croix, 45 000 Orléans