Inscrites dans une dynamique de récit, les oeuvres de Nina Rendulic empruntent différentes consistances narratives. Mêlant les photographies au texte, l’artiste multiplie les transferts de médias, réussissant à offrir une expérience visuelle de l’écrit et une lecture détournée de l’image : phrases éditées en photo, images argentiques, gravure, typographie, appropriation de négatifs, superpositions, inclusion de mots, découpes…

Même si cette partie du travail est souvent liée à son autobiographie, les oeuvres jouent comme des uchronies grâce à ce traitement plastique fouillé, illustrant le paradoxe décrit par Susan Sontag : raconter des faits réels aboutit forcément à une forme de fiction. Ainsi en va-t-il d’une série de 37 palmiers photographiés et présentés en ligne continue, qu’Ed Ruscha ne renierait pas. Côtoyant une histoire écrite, ils sont sources d’interprétations et indices d’une iconographie collective.

C’est sur d’autres logiques que Nina Rendulic s’appuie lorsqu’elle travaille le texte à l’intérieur de protocoles rigoureux : remplissage d’un feuillet avec une phrase répétée à l’infini, caviardage d’un livre de 1912 pour en extraire des poèmes imprévus, saisie d’un long texte existant sur une machine à écrire. Elle effectue en outre avec Sébastien Hoëltzener une recherche en art et linguistique convoquant marche, monologues enregistrés puis collage de bribes de ces paroles dans les lieux publics, offrant à l’art sa dimension discursive : une irruption réjouissante de la langue courante dans l’espace urbain où elle a été prononcée.

Françoise LONARDONI, critique d’art et commissaire d’exposition

Publié en octobre 2024, revue Laura (https://groupelaura.fr/laura36.html)

OÙ ÉMERGE L’IMAGINAIRE ?

Dans l’art, c’est notamment la rencontre qui m’intéresse : celle entre la réalité et la fiction, entre le texte et l’image, l’ici et l’ailleurs, l’autrui et moi-même. Ce qui naît de ces rencontres, c’est un multiple, des installations qui laissent place à des interprétations diverses, au cœur desquelles se pose notamment la question de la représentation de soi. Il y a dans tous les projets que je développe un jeu à la lisière de l’autofiction, délibérément ambivalent, ouvrant un espace d’improvisation qui m’est essentiel. Les divers champs de représentation parmi lesquels je vogue se retrouvent autour de trois axes : le langage et les langues (comment représenter la pensée et appréhender la traduction ?), la mémoire (comment représenter ce qu’on oublie ?) et l’image-autoportrait (comment représenter ce qu’on ne verra jamais, à savoir son propre visage ?).

Intéressée au départ par la photographie argentique et expérimentale, j’élargis désormais ma pratique à d’autres médiums : enregistrements de la parole, dispositifs lumineux, captations vidéo, installations in situ, microéditions. Le matériau langagier comme lieu par excellence où émerge l’imaginaire, qu’il s’agisse du texte poétique ou des narrations sonores, en français ou en langues étrangères, occupe une place majeure dans ma pratique artistique. Ce qui m’importe, c’est la matérialité des supports, la nécessité d’effleurer leur réalité sensible afin de tâcher de s’éloigner de l’ubiquité du virtuel. Et être là.